Bien-être animal et référentiels des diplômes de l'enseignement agricole : quelles problématiques?


Le bien-être animal dans les manuels de l'enseignement de l'agriculture au XIXe siècle (1830-1900)


La question du bien-être des animaux d'élevage apparaît dans les manuels scolaires de l'enseignement de l'agriculture bien avant la loi Grammont (1850). Cependant à partir de 1860 (date à laquelle se développe le nombre de manuels) jusqu’en 1880, la proportion de manuels, qui mentionnent des problématiques relevant du bien-être de l'animal, baisse pour s'infléchir plus nettement à la fin du XIXe siècle.

Parmi les pratiques mises en cause dans les manuels comme ne respectant pas le bien-être de l'animal, 47 % d'entre elles concernent les comportements et les attitudes à l'égard de l'animal, qualifiés de brutaux ou de cruels. Les auteurs remettent tout particulièrement en cause les comportements des bouviers, des bergers, des palefreniers ou des enfants comme l'illustrent les propos suivants : « le cheval employé aux travaux de l'agriculture est rarement conduit par son propriétaire ; le plus souvent il est confié à des valets de ferme qui lui infligent sans nécessité les plus mauvais traitements et ruinent en peu de temps les meilleurs attelages. On ne peut trop inculquer dans l'esprit des enfants qui auront un jour des chevaux à conduire, que d'un part, c'est manquer à son devoir que de gâter en le frappant un animal qu'on est chargé de faire travailler, et que, de l'autre, l'homme ne peut retirer des chevaux et des autres animaux de service toute la somme d'utilité qu'il en peut prétendre qu'en les traitant avec bienveillance, comme des serviteurs précieux, des compagnons de travail, des amis » ([2], p. 221).

Les conceptions de l'animal véhiculées par les manuels scolaires jusqu'en 1860 sont variées : animal sensible, animal capable de ressentir de la souffrance, animal capable de penser voire d'avoir un sens moral. A partir de 1870, la conception d'animal-machine émerge dans les manuels avec une perception des animaux de rente centrée sur leur fonction de production ou de travail. A la fin du XIXe siècle, d'autres manuels prennent le contre-pied de ceux réifiant les animaux d'élevage. Les manuels d'enseignement moraux prônent les devoirs de l'humain à l'égard des animaux et mettent en avant une conception de l'animal sensible et capable de ressentir de la souffrance.


L'émergence du bien-être animal dans les référentiels et manuels de 1970 à 2013


L’élaboration des premiers référentiels de diplôme visant les métiers d’ouvrier en élevage et de responsable d’élevage date des années 1980. Cependant, à cette période le terme de bien-être animal n'est pas explicitement cité. Il faut attendre la création du baccalauréat professionnel CGEA – Productions Animales en 1996 pour identifier la première occurrence du terme bien-être animal dans le référentiel de formation.

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Tableau n°1 : Introduction progressive de la notion de BEA dans les différentes parties des référentiels de diplôme analysés



L'entrée du bien-être animal par le référentiel de formation et non par le référentiel professionnel met en évidence un choix éducatif de la part des concepteurs des référentiels de diplôme. En 2008, la notion de bien-être animal entre dans le référentiel professionnel. Le bien-être animal est à prendre en compte dans le métier de responsable d'élevage car :
- il s'agit d'une exigence de la société
- il a des impacts sur la sécurité des éleveurs, sur les résultats techniques et économiques dans les exploitations agricoles.
En 2010, le bien-être entre, cette fois, au cœur du référentiel du bac professionnel CGEA en intégrant une capacité professionnelle à acquérir par les apprenants : « réaliser des opérations techniques ou conduire un atelier d’élevage en respectant le bien-être animal ».

Le bien-être animal était présenté initialement au regard des conséquences qu'il a sur l'éleveur (en termes de sécurité) et sur les résultats techniques de l'élevage. En 2010, avec la rénovation de la voie professionnelle, le module EP2 en 2nde professionnelle PA introduit le bien-être animal pour l'animal lui-même en tant qu'être sensible et dans la perspective de construire une relation éthique entre l'éleveur et ses animaux.

Au XXe siècle, les manuels relatifs à l'enseignement de la zootechnie ne sont plus édités. Cependant certains ouvrages font référence pour les enseignants de zootechnie. Même si seulement 20% de ces ouvrages traitent explicitement du bien-être animal jusqu'en 2010, la conception de l'animal-machine disparaît par rapport à la période du XIXè siècle. L'animal est sensible, capable de souffrance, de pensée ou perçu en fonction de ses finalités. Entre 2010 et 2013, la majorité des ouvrages aborde la question du bien-être animal et l'animal est présenté avant tout comme un être sensible


Évolution des postures éthiques


Entre 1830 et 1900, les éthiques transmises dans le manuels sont à parts égales anthropocentrées et zoocentrées. A partir de 1870, la politique de la sélection de l'animal en réponse à des finalités productivistes, puis l’émergence de la discipline scientifique de la zootechnie, « technologie des machines animales, ou la science de leur production et de leur exploitation » [3] coïncident avec une réification des animaux d’élevage dans les manuels scolaires destinés à l’enseignement de l’agriculture. Cette évolution annonce le divorce entre une éducation morale zoocentrée et un enseignement techno-scientifique. Cependant, les controverses sont toujours présentes entre ceux prônant une éthique zoocentrée avec une conception d'un animal sensible et ceux prônant une éthique anthropocentrée avec une conception réifiée des animaux.

A partir des années 1980 se développe progressivement une conception de l'animal sensible dans les référentiels et les manuels. Ce changement s'accompagne notamment de l'émergence de l'éthique du care à l'égard de l'animal. Cependant, les savoirs éthologiques et le terme d'empathie envers les animaux sont peu ou pas cités même s'ils représentent des composants centraux pour une éthique du care.

Synthèse


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Synthèse de l'évolution de la prise en compte du bien-être animal dans les référentiels et manuels entre 1830-1900 et 1980-2010

Références utilisées

[1] Lipp A., Vidal, M. et Simonneaux L. (2014). Comment les prescriptions et les manuels scoalires de l'enseignement de l'agriculture prennent en compte la vivacité de la question socialement vive du bien-être animal en élevage? Revue francophone du développement durable, 4.
[2] Ysabeau A. (1878), Leçons élémentaires d'agriculture, rédigées d'après les programmes officiels de l'enseignement primaire, à l'usage des écoles normales, des écoles primaires supérieures et des écoles professionnelles, Delalain.
[3] Sanson A. (1888), Traité de zootechnie en 5 volumes, 3e édition revue et corrigée. Paris: Librairie agricole de la Maison rustique.