L'éthique utilitariste welfariste

L'éthique proposée par Jérémy Bentham puis par Peter Singer porte une vision égalitariste de l'homme et de l'animal sans pour autant se fonder sur des principes de justice. Bentham (1789) fonde plutôt son éthique sur le principe de l'utilité. «By utility is meant that property in any object, whereby it tends to produce benefit, advantage, pleasure, good or happiness or to prevent the happening of mischief pain, evil, or unhappiness to the party whose interest is considered. (...) A thing said to promote the interest, or to be for the interest, of an individual, when it tends to add to the sum total of his pleasures : or, what comes to the same thing, to diminish the sum total of his pains ». Ce courant dit « utilitariste hédoniste » intègre les hommes comme les animaux. Benthamconsidère que tout animal sensible vise à un état de bonheur, ce qui suppose de lui donner le droit à une telle aspiration. Selon lui, le bien-être que nous pouvons départir aux animaux, est intimement lié à celui de la race humaine, et celui de la race humaine est inséparable du leur. Si les animaux doivent prétendre à des droits à la protection, c'est là un vœu prématuré dans la mesure où une portion considérable de la race humaine est encore exclue de l'exercice de la bienfaisance, et est traitée comme des animaux inférieurs. Les animaux n'ont qu'une puissance d'action limitée sur la sensibilité humaine et ont peu de moyens de faire éprouver l'injustice et la cruauté du châtiment que l'homme leur réserve. L'homme est justifiable d’ôter la vie aux animaux car si la somme de leurs souffrances n'égale pas celle des jouissances de l'homme, le fait de les torturer, de les tourmenter ne nous apporte pas plus de bonheur. La véritable question est pour Bentham de savoir si les animaux sont susceptibles de souffrances et si ils nous est possible de leur communiquer du plaisir ? La question n'est donc pas de savoir si ils ont moins de raison, mais de savoir si ils souffrent. La philosophie utilitariste hédoniste fonde sa déontologie sur le principe de l'utilité collective : une action est bonne ou mauvaise, digne ou indigne, elle mérite l'approbation ou le blâme, en proportion de sa tendance à accroître ou à diminuer la somme du bonheur public. Tout acte qui procure du plaisir sans aucun résultat pénible est un bénéfice net pour le bonheur ; tout acte dont les résultats de peine sont moindres que ses résultats de plaisir, est bon jusqu'à concurrence de l'excédent en faveur du bonheur. Le mot bien-être désignera la balance en faveur des plaisirs. La bienveillance et la bienfaisance sont maximisées, lorsqu'à moindre frais possibles pour lui-même, un homme produit pour autrui la plus grande quantité de bonheur. Par contre, perdre de vue son propre bonheur serait folie : son propre bonheur forme et doit former une portion aussi grande du bonheur général, que le bonheur de quelque autre individu que ce soit

Singer (2009) reprend la thèse de Bentham et précise sa conception d'une éthique utilitariste welfariste pour déclarer qu'il faut calculer tous les plaisirs des êtres sensibles et ne retenir que les choix collectifs qui les maximisent. Il se positionne en ce sens dans une logique conséquentialiste. Il ne croit pas à la compassion car il doute de l’humain quant à sa capacité à sympathiser avec les non-humains. Bien que Singer opte pour une approche rationnelle, il reproche cependant une entrée par la justice qui néglige les émotions et les intuitions. Pour lui, une action est bonne quand elle produit les meilleures conséquences. Singer est cependant plus radical que Bentham en considérant qu'il n'y a aucun argument rationnel qui justifie de privilégier l'espèce humaine plutôt qu'une autre. Il se positionne de manière clairement antispéciste. Les êtres vivants n'ont pas de valeurs intrinsèques mais le seul fait de considérer l'animal sensible justifie de prendre en compte leur bonheur. La souffrance est non seulement un critère nécessaire de considération morale mais aussi suffisant. Toutes les souffrances similaires se valent. Tous les animaux sont donc égaux en termes d'égalité de considération, mais non en termes de traitement. En effet il ne s'agit pas de traiter les animaux comme des humains mais de considérer leurs intérêts comme susceptibles d'être différents. Si Singer prône la libération animale, il n’est pas abolitionniste quant au fait d’exploiter les animaux par principe mais pour des raisons pratiques. Lorsqu'il prône par exemple le végétarisme, il le justifie comme suit : « Devenir végétarien n'est pas simplement un geste symbolique. (…) Devenir végétarien est un geste hautement pratique et efficace que l'on peut faire pour contribuer à mettre fin tant à la mort qu'à la souffrance que l'on inflige aux animaux non humains » [1]. Il s'explique : « Alors que la conscience de soi, la capacité à réfléchir à l'avenir et à entretenir des espoirs et des aspirations, la capacité à nouer des relations significatives avec autrui, et ainsi de suite, sont des caractéristiques non pertinentes relativement au fait de faire souffrir - puisque la souffrance est la souffrance (...) ces caractéristiques sont au contraire pertinentes quand se pose le problème de tuer. Il n'est pas arbitraire de soutenir que la vie d'un être possédant conscience de soi, capable de penser abstraitement, d'élaborer des projets d'avenir, de communiquer de façon complexe, et ainsi de suite, sont des caractéristiques non pertinentes relativement au fait de faire souffrir - puisque la souffrance est la souffrance (...) ces caractéristiques sont au contraire pertinentes quand se pose le problème de tuer. Il n'est pas arbitraire de soutenir que la vie d'un être possédant conscience de soi, capable de penser abstraitement, d'élaborer des projets d'avenir, de communiquer de façon complexe, et ainsi de suite, a plus de valeur que celle d'un être qui n'a pas ces capacités » [1].

Références utilisées


[1] Singer, P. (2009). Sauver une vie. Paris : Lafon.