L'éthique du don et du contre-don


Cette éthique prônée par Porcher [1] s'inscrit au moins pour partie dans une éthique du care. La dimension affective est majeure dans la pratique d'élevage : « l’implication affective des éleveurs envers leurs animaux, c'est-à-dire la propension au soin, au dévouement, à la compassion, a été représentée comme un archaïsme ; elle a été dévalorisée et rejetée dans le champ du féminin, de la sensibilité, voire de la sensiblerie ». La sociologue interroge la relation homme-animal d'élevage et invite à revaloriser la place des sentiments en portant un regard systémique sur la relation homme-animal. Bien-être de l'éleveur et bien-être de l'animal vont pour elle de pair. « Travailler avec des animaux, c'est s'engager dans une relation de soin. Les éleveurs font naître les animaux,le font grandir, les nourrissent, les protègent, les soignent lorsqu'ils sont malades (…) la vie bonne, c’est aussi parce que les animaux sont impliqués dans le monde du travail, des relations avec les humains. Cette relation est un enrichissement car les animaux sont demandeurs de liens ». 
Pour autant, elle est critique à l'égard de la notion même de bien-être animal ou tout du moins de la manière dont elle est appréhendée. Le « bien être animal si séduisant de prime abord (…) ne vise pas à proposer d'autres modes d'élevage mais à rendre compatible  bien-être animal et productivité ». Elle incrimine une production animale qu'elle distingue de l'élevage. Le bien-être s'inscrit pour elle dans la relation et non pas dans un calcul positiviste, une recherche d’objectivité qui conduirait à refuser l'anthropomorphisme et qui serait fondée sur la primauté affirmée de l’intérêt économique sur les valeurs morales. Elle reproche que le bien-être animal se réduise à des moyens de le mesurer.
La construction d’indicateurs de bien-être animal repose sur une seule théorie béhavioriste (physiologie, santé, comportement, évaluation des préférences). Le bien-être est évalué en termes de prix à payer et fait de l’animal un animal oeconomicus. Raisonner ainsi conduit à omettre le sens des pratiques en élevage, les éleveurs étant supposés incompétents. Pour les tenants de cette éthique, la question du bien-être est essentiellement posée en termes utilitaristes. La problématique scientifique est centrée sur l'animal et fait fi de la question du travail en élevage. Or pour les éleveurs « le bien-être des animaux relève d'un rapport complexe à la nature et à l’être humain et renvoie notamment à la liberté de mouvement, à la relation au milieu naturel, à l’autonomie alimentaire et à la qualité des liens entre animaux et avec l'éleveur ». La problématique scientifique fait l'impasse sur le contexte global dans lequel se trouvent les animaux d’élevage et qui est celui du travail et sur ce qui fait sens pour la majorité des éleveurs, à savoir la relation de travail entre humains et animaux. « C'est dans ce monde de travail que l’animal d'élevage existe, et ce sont les finalités du travail qui déterminent son mode d'existence ».

Les évaluations font l'impasse sur les transformations des conditions de vie au travail pour les personnes comme pour les animaux. Elle critique une approche du bien-être animal qui, s’intéressant à l’élevage en général, ne fait pas apparaître les enjeux liés à l’industrialisation de l'élevage. Si la relation se fonde sur le travail, le travail n'est pas que production, il participe de la relation des personnes avec les autres. Derrière le bien-être animal se trouve la souffrance des personnes au travail. Penser le bien-être animal c'est donc aussi penser le sens et les contenus du travail dans les productions animales.
Ça n'est donc pas l'éleveur qu'elle considère être cruel ou immoral à l'égard de l'animal mais c'est la violence de l’industrie animale qui génère une souffrance éthique des éleveurs dans l’organisation du travail prescrit, souffrance de commettre des actes que la personne réprouve moralement. Le système productiviste conduit à dénier l'affectivité, la relation comme rationalité première en élevage, et remet en cause dix millénaires de vie commune avec les animaux. La rupture de la relation est liée à un processus d’industrialisation de la production alimentaire, en la soustrayant aux mains des éleveurs. Alors que Fraser [2] considère possible de concilier bien-être animal et production intensive en la réformant, c'est selon Porcher [1] mettre fin à des paysans qui persistent à élever leurs animaux dans le respect et l’amour en cherchant à leur donner la vie la meilleure possible et conduire à une évolution mortifère de nos relations avec l'animal. Pour elle, la législation ne peut pas à elle seule modifier le rapport que les éleveurs entretiennent avec les animaux. En particulier, les défenseurs des animaux qui revendiquent une agriculture sans élevage, le mouvement de libération animale, ne connaissent pas l'élevage et le confondent avec la production animale. Elle ne cherche donc pas à remettre en cause la douleur ou la mort, car celles-ci sont parties intégrantes de la vie. Elle promeut une relation de l'homme à l'animal qui se fonde sur l'affection, le travail compris au travers du don et du contre don, éthique qui relève moins de la vulnérabilité que de la responsabilité réciproque. En ce sens, l'éleveur donne du soin à l'animal dans la mesure où celui-ci lui offre aussi des services (produire de la viande et donc donner sa vie, donner sa force...).

Références utilisées


[1] Porcher, J. (2011). Vivre avec les animaux. Une utopie pour le XXIème siècle. Paris : La découverte, coll. « textes à l'appui ».
[2] Fraser, D. (2005). Animal welfare and the intensification of animal production. An alternative interpretation. Rome : FAO.