L'éthique abolitionniste

Tom Regan est la figure emblématique outre-atlantique de l'éthique abolitionniste. Au travers de son ouvrage The case for animal rights initialement publié en 1983, Regan [1]invite à une approche déontologique de notre relation à l'animal. Il qualifie l'animal de sujet-d'une-vie et lui attribue une valeur inhérente, valeur égale à toute autre vie. Une telle valeur suppose de traiter l'animal avec respect. A ce titre, il s'oppose à une approche conséquentialiste, approche qui attribue une valeur instrumentale à l'animal. Il n'y voit là aucun acte de bonté, mais plutôt de justice. Pour autant Regan n'ouvre pas le champ de l'éthique à tous les animaux. La sensibilité ne suffit pas à elle seule à faire de l'animal un animal de droit. Une considération éthique suppose une certaine vie psychique, rendant possible la conception et l'accomplissement de projet. Les animaux susceptibles de relever du droit ont donc certains processus cognitifs. Il ne suffit pas de ressentir de la douleur. Si donc tous les animaux ont une valeur inhérente, leur valeur intrinsèque peut différer d'une espèce à l'autre. Cette valeur est liée aux expériences de vie que l'animal peut avoir. Regan associe le bien-être de l'animal à sa capacité à éprouver des désirs. « / Their individual welfare will be a function of the degree to which these desires are harmoniously satisfyed ». Derrière cette notion d'harmonie, il entend le fait que les désirs soient comblés régulièrement et non pas de manière sporadique. L'animal, au même titre que l'homme, a des intérêts sociaux, psychologiques et biologiques et il est le meilleur juge pour savoir ce qui promeut sa qualité de vie. Regan rejette toute action de l'homme en faveur des intérêts de l’animal et donc à l'égard de son bien-être, si cela va à l’encontre de ses préférences (comme par exemple faire vacciner son chien). Cela conduirait l'homme à avoir une attitude paternaliste. En d'autres termes, il critique une éthique qui s'appuierait sur nos propres préférences projetées sur celles de l'animal. La possibilité pour l’animal de choisir ce qui lui convient est directement liée à la liberté qu'il lui est offerte pour choisir. Sa qualité de vie suppose : (1) qu'il poursuive et obtienne ce qu'il désire, (2) qu'il prenne satisfaction à poursuivre et obtenir ce qu'il désire, (3) que ce qu'il poursuive et qu'il obtienne soit dans son intérêt. La mort, dans la mesure où elle empêche la possibilité de vivre de nouvelles satisfactions, ne peut être infligée à l'animal.

Il semble que Regan ait influencé la constitution de la déclaration universelle des droits de l’animal promulgué par l'UNESCO le 15 octobre 1978. Cette déclaration instaure que tout être vivant possède des droits naturels et que tout animal doté d'un système nerveux possède des droits particuliers, que leurs méconnaissances conduit à commettre des crimes envers les animaux. Elle affirme que le respect des animaux par l'homme est inséparable du respect des hommes entre eux. L'article 2 stipule ainsi que toute vie animale a droit au respect, qu’aucun animal ne doit être soumis à de mauvais traitements ou à des actes cruels. Les loisirs comme la chasse et la pêche sont contraires à ce droit. L'animal que l'homme tient sous sa dépendance a droit à un entretien et à des soins attentifs. En particulier, toutes les formes d'élevage et d’utilisation de l'animal doivent respecter la physiologie et le comportement propres à l'espèce.
L'éthique de Regan dépasse cependant les principes de la déclaration des droits de l'animal. Elle rejette l'idée même d'élevage, et invite à une approche abolitionniste qui revendique l'arrêt de toute utilisation de l'animal, non seulement au nom du respect de l'animal, mais aussi au nom de la santé des humains et du respect de l'environnement [2]. Elle se positionne en faveur de l'égalité animale dans une approche antispéciste.
Le mouvement abolitionniste en France est récent, il a moins de vingt-cinq ans, en témoignent la création en 1991de la revue des Cahiers antispécistes ou des « marches pour la fierté végétarienne » initiées en 2001, modes d'expression du mouvement vegan qui condamne la violence cachée dans l’exploitation de l'animal. Burgat [3] s'insurge en particulier contre une norme française qui normalise la consommation de la viande alors que parallèlement le mouvement des défenseurs des animaux est muselé aussi bien par les tenants de la production animale que par l’État. « Jusqu'à présent, les baillons étaient apposés par de puissants groupes institutionnalisés (fédérations des chasseurs, filières de la viande, chaînes de télévision dirigées par des « aficionados ») mais pas directement par l’État, du moins pas de façon aussi ouverte ». C'est désormais le réchauffement climatique qui devient le nouvel argument du mouvement abolitionniste contre une industrie de l'élevage qui produit plus de gaz à effets de serre que tous les transports réunis (Food and Agriculture Organisation, 2006).


Références utilisées

[1] Regan, T. (2001). Defending animal rights. Urbana, University of Illinois Press.
[2] Francione, G.L. (1996). Rain without thunder. The ideology of the animal right movement. Temple university Press.
[3] Burgat, F. (2010). A quoi la question qui sont les animaux engage-elle ?. In J. Birnbaum (Ed), Qui sont les animaux ?. (pp. 138-150). Paris : Folio Essais.