III. Comment le bien-être animal requestionne la zootechnie  ?


Bien-être animal et enseignement de la zootechnie se recoupent largement, à travers des objectifs partagés de couverture des besoins alimentaires et des besoins de confort, de maintien de l'état de santé et d'expression de comportements appropriés pour les animaux. La relation entre l’homme et l’animal est souvent abordée à travers le contact avec l’animal, par exemple lors de travaux pratiques portant sur les interventions habituelles de l’atelier d’élevage. Toutefois la prise en compte de l’état émotionnel de l’animal et plus généralement la prise en compte des besoins psychologiques de l’animal sont plus difficilement abordées dans les enseignements de zootechnie.

La complexité de la notion de bien-être animal peut pourtant permettre d’aborder la zootechnie sous un angle nouveau et de l'approfondir sous l'angle de la durabilité des systèmes d'élevage. Poser la question du bien-être de l’animal d’élevage replace en effet l’animal en interaction avec son contexte, et cette question contribue à réintroduire un organe oublié dans la description zootechnique : le cerveau de l’animal.

Quelle vision de l’animal dans l’histoire de la zootechnie ?

Pour comprendre cette rupture il faut considérer que la zootechnie s'inscrit dans le paradigme cartésien. Cette discipline est comprise, et donc enseignée, d’une façon qui découle presque directement du regard des philosophes sur l’animal au XVIIème siècle, à l’époque où les progrès scientifiques permettent de mieux comprendre la biologie et la physiologie des animaux. A cette époque, Descartes s’appuie sur des raisonnements autant que sur des croyances pour réfuter les théories de Montaigne selon lesquelles l’animal est proche de l’homme, capable de raisonner et pourrait même servir de modèle à l’homme pour retrouver son unité dans la nature. Descartes décrit l’animal comme un objet sensible, soumis à sa nature, et qui diffère de l’homme, considéré comme un sujet dont la pensée lui permet de se soustraire à cette nature. L’animal est donc présenté comme une « machine », c’est-à-dire une suite de mécanismes que les progrès de la biologie permettent d’expliquer. On comprend alors pourquoi la zootechnie est bâtie sur la compréhension fine du fonctionnement de différents mécanismes de l’animal, souvent sans prendre en compte toutes leurs interactions.

La conception cartésienne de l’animal sera sujette à polémique au XVIIIème siècle par les philosophes des Lumières. Rousseau, s'il maintient la métaphore de l'animal machine lui concède une âme et insistera sur la sensibilité de l’animal et son droit à la protection. La vision de l’animal comme un assemblage de mécanismes biologiques va cependant prévaloir jusqu’au XXème siècle. Elle a pour conséquence d’appréhender le fonctionnement de l’animal en minimisant les mécanismes de régulation coordonnés par le système nerveux central : pour simplifier, on peut dire que l’animal est alors expliqué et appréhendé … sans son cerveau.

Lorsqu’aux XIXème et XXème siècles se développent la psychologie, l’éthologie et les sciences cognitives, ce point de vue évolue. L’éthologie va tout d’abord s’intéresser au comportement de l’animal en réponse à des stimuli de son environnement (dans cette approche behaviouriste, l’animal est assujetti à son environnement et à l’évolution de son espèce dans l’écosystème). Les deux écoles s’affrontent sur l’ "acquis" et l’ "inné" dans les déterminismes des comportements, Elles vont se réunir dans une synthèse réalisée par Schneirla dans les années 70 où inné et acquis s’entremêlent. Le comportement est aujourd’hui vu comme le résultat d’une phylogenèse liée à l‘histoire de l’espèce et d’une ontogenèse au cours du développement de l’individu depuis son embryogenèse jusqu’à sa mort (maturation, expérience vécue et apprentissage…). Ces deux approches convergent quant à une absence de prise en compte de la capacité de l’animal à interpréter son environnement, en un mot à considérer la subjectivité de l’animal. Un courant plus écologique (écologie comportementale) va continuer à se développer en s’intéressant à la fonction des comportements dans l’écosystème à un niveau populationnel (sociobiologie Dawkins 1976).

En parallèle, un courant va, lui, davantage s’intéresser aux capacités individuelles, surtout cognitives et émotionnelles de l’individu (éthologie cognitive, théorie de l’esprit de Griffin : The Question of Animal Awareness publié en 1976). Ce courant reprend d’une certaine façon la théorie del’Umwelt de Von Uexküll, fondateur de l’éthologie phénoménologique, à la fin du XIXème siècle, qui considère que chaque espèce a son univers propre, c'est-à-dire un monde qui fait sens pour elle. L’éthologie cognitive s’intéresse non à l’espèce mais à l’individu et propose une approche centrée sur l’animal en relation avec son environnement. Elle se centre sur les mécanismes internes qui régissent les comportements des animaux, et considère la possibilité que certains animaux soient capables de représentations construites, de mémoire et d’émotions, en faisant système avec son contexte.

Vers une zootechnie qui intègre les capacités cognitives des animaux

La prise en compte des capacités cognitives des animaux permet de moduler la vision mécanistique de la connaissance de l’animal, c’est-à-dire une zootechnie des grandes fonctions (alimentation, reproduction, production, etc…) déconnectées de la façon dont l'animal perçoit ses conditions de vie. Pourtant, malgré presque 50 ans de travaux en éthologie cognitive, notre compréhension de la zootechnie demeure majoritairement mécanistique, et minimise le point de vue de l’animal dans son contexte. A titre d'exemple, l’alimentation est surtout abordée selon des indicateurs mécaniques (capacité d’ingestion, protéines digestibles dans l’intestin, valeur d’encombrement…) et encore trop peu en termes de facteurs de variation de l’appétence des animaux.

Comment alors appréhender le fonctionnement de l’animal différemment, comme sujet ?

L’observation du comportement est peut-être la clé du changement, et ce, à plusieurs titres. Le comportement est, d'une part, au carrefour de différentes disciplines s’intéressant à l’animal. C’est le comportement de l’animal qui est la base du travail de l’éthologue et ce sont en grande partie les déterminants du comportement qui font l’objet des débats philosophiques sur la place et le statut de l’animal. Plus intéressant, c’est aussi le comportement de l’animal qui est à l’origine de nombreuses interrogations et avancées de la zootechnie, par exemple pour trouver une explication à un comportement incompris de l’animal tel que les stéréotypies. Cet intérêt pour le comportement animal traduit implicitement la reconnaissance de la capacité de l’animal à percevoir l’environnement (ses lieux de vie, ses congénères, mais aussi l’homme), à interpréter et à réagir vis-à-vis de lui, ce qui revient à prendre en compte le rôle du cerveau de l’animal [1]. Par ailleurs, lors du phénomène de stress, les modifications induites par l’agent stressant engendrent une réponse non spécifique visant d’abord à éliminer le plus vite possible la source de la perturbation, puis à mobiliser l’énergie nécessaire pour s’adapter dans la durée. Cette réponse mêle réaction physiologique et biochimique, comportementale et psychique. L’énergie mobilisée pour éliminer la perturbation ou pour s’y adapter impacte sur le fonctionnement général de l’animal et est à l’origine des conséquences du stress observées sur la reproduction, les performances de croissance et de production et l’immunité, notamment dans les situations de perturbation durable. Ainsi, l’éthologie et la neurobiologie ont montré que la non prise en compte de l'animal dans sa globalité et en interaction avec son environnement est sur le long-terme contre-productif du point de vue zootechnique.

La prise en compte du comportement animal pose cependant des questions en termes de validité scientifique de l’interprétation (multiples facteurs à prendre éventuellement en compte). Il devient alors nécessaire de mobiliser une démarche d’éthologue pour évaluer et expliquer le comportement. L’éleveur peut mobiliser cette compétence sur son troupeau, et l’analyse de son activité, de ses pratiques peut fournir à l’enseignant des éléments de compréhension pour aborder le comportement de l’animal. C’est en ce sens que les travaux pratiques autour de l’approche et de la manipulation des animaux permettent d’aborder le comportement animal. La prise en compte du comportement de l’animal, de sa perception de ses conditions de vie et donc de son bien-être peut fournir à l’enseignant, comme au zootechnicien, une relecture de la zootechnie, c’est-à-dire l’occasion d’envisager l’animal dans toute sa complexité, pour établir un nouveau fil conducteur des différents domaines de cette science. Cette tâche n’est pas sans difficulté. La production de foie gras illustre cette difficulté : comment rendre compatible la pratique du gavage des palmipèdes avec les exigences du comportement de l’animal ?

Comment dépasser le clivage "animal-objet" - "animal-sujet" pour se soucier du bien-être des animaux en zootechnie ?

Rechercher l’objectivité pour observer et interpréter les comportements et les émotions des animaux est généralement associé en zootechnie à une posture « neutre » détachée vis-à-vis de l’animal. Cette attitude « consiste à se couper de la participation à l’interaction » [2] avec les animaux et à devenir « insensible » à la dimension relationnelle de la communication. Comme si les signaux des animaux ne s’adressaient pas à l’éleveur mais seulement aux congénères ou à aucun être en particulier.

Une prise de position consistant à déclarer qu'il n'est pas possible d'objectiver entièrement les émotions et les sentiments des animaux entraîne très rapidement un clivage inopérant entre, à un extrême, une attitude anthropomorphique et, à l'autre extrême, une attitude entièrement objective. En effet, tout ce qui n'est pas objectivable est alors immédiatement qualifié d’anthropomorphisme car non adossé à un raisonnement scientifiquement valide et aucun entre-deux ne semble possible. L’attitude anthropomorphique est considérée comme inappropriée en zootechnie car elle suppose une fusion avec l’animal, une continuité totale entre l'intériorité humaine et animale. La relation à l'animal n'est alors pas fondée sur la communication avec les animaux car les signaux émis par les animaux sont considérés comme ceux qu'un sujet humain pourrait émettre dans une situation analogue.

Comment s'autoriser la reconnaissance d'émotions, d'états mentaux chez les animaux d'élevage pour se soucier de leur bien-être sans pour autant pouvoir actuellement objectiver totalement ces concepts ?
Il pourrait s'agir de se situer dans un entre-deux avec une attitude empathique envers les animaux [3]. Selon V. Servais, « l'usage de l'empathie a moins pour but l'identification d'une émotion chez l'animal que la découverte des éléments de l'environnement qui comptent pour lui, de la manière dont il structure le temps et l'espace ainsi que ses relation avec ses congénères » [2]. Une observation attentive des animaux et des connaissances sur les modes de perception des animaux, leurs comportements sociaux et une capacité à se décentrer sont autant de clés pour favoriser l'attitude empathique des élèves vis-à-vis des animaux. Il ne s'agit pas d'une attitude innée mais bien d'un apprentissage mettant en jeu toutes les perceptions sensorielles de l'élève. Rendre sensible à la dimension émotionnelle et relationnelle des signaux émis par les animaux est donc un enjeu éducatif central pour faire évoluer les pratiques en élevage.

«Les souffrances animales sont des souffrances d'animaux et non d'humains ; nous ne pouvons pas savoir ce que c'est que recevoir des coups de bâton quand on est une vache en route pour l'abattoir, mais nous pouvons être certains, en rapportant les indices corporels, les mouvements, les mugissements, la tension musculaire, le comportement d'évitement, etc., à ce que nous savons de la vie émotionnelle de ces mammifères et de ce qui compte pour une vache, qu'elle éprouve de la souffrance. » [2].

Fiche technique du RMT BEA
Références utilisées

[1] Boivin X., Bensoussan S., Lhotellier N., Bignon L., Brives H., Brules A., Godet J., Grannec M.L., Hausberger M., Kling-Eveillard F., Tallet C., Courboulet V. (2012). Hommes et animaux d’élevage au travail : vers une approche pluridisciplinaire des pratiques relationnelles. INRA Prod. Anim., 25(2) : 159-168.
[2] Servais V. (2010). Chapitre 2-Une pragmatique de la souffrance animale. Update Sciences & Technologies, 91-105.
[3] Vidal M. (2014). Éduquer au bien-être animal en formation professionnelle. Prise en compte de l'empathie interspécifique par le système éducatif. Thèse, Université du Mirail.