Émotions des animaux d'élevage : recherche appliquée en éthologie


Les animaux d’élevage sont reconnus comme étant des êtres sensibles capables de ressentir des émotions. Depuis plusieurs décennies, des recherches en éthologie appliquée se sont centrées sur la mise en évidence des réactions émotionnelles des animaux.

Émotion et bien-être animal

Veissier et al. [1] synthétisent l’évolution des recherches sur la dimension émotionnelle du bien-être animal.
Les premières recherches, en 1970, se sont centrées sur les émotions négatives des animaux. Elles ont tout d’abord permis de mettre en évidence que le stress a une composante physiologique et une composante émotionnelle. Ainsi, la réaction de stress dépend de la manière dont un animal perçoit la situation et ses capacités de réagir face à celle-ci. Dans les années 1990, les connaissances sur la réaction de stress s’étendent. La possibilité, pour les animaux, d’anticiper l’événement stressant et de le contrôler est une composante essentielle. Le bien-être animal implique donc des processus cognitifs complexes chez les animaux comme percevoir son état interne (faim, soif...), avoir des attentes vis-à-vis de son environnement, ou encore prévoir et contrôler les événements négatifs ou… positifs.
Ainsi, le bien-être animal peut être mis en jeu par des facteurs “uniquement” pyschologiques. Pour Veissier et al. [1], le point de départ de l’état de bien-être d’un animal est ses émotions. De l’étude du mal-être, les chercheurs en viennent de plus en plus à étudier les émotions positives et donc le « Bien »- être.

Qu'est-ce qu'une émotion ?

Suivant la théorie cognitive des émotions de Scherer (1999), une émotion peut être définie comme une réponse affective courte suite à l’évaluation qu’un individu, humain ou animal, fait de la situation dans laquelle il se trouve (nouveauté, soudaineté, valence, correspondance aux attentes, contrôlabilité…). Trois composantes permettent de décrire les émotions :


- une composante subjective : ce que l’individu ressent
- une composante motrice : ce que l’individu montre aux autres (mouvements, expression faciale...)
- une composante physiologique : modification du fonctionnement de l’organisme (sécrétion de cortisol par exemple).
La principale difficulté pour évaluer l’état émotionnel des animaux est de définir des indicateurs sensibles et spécifiques pour ces différentes composantes. La composante subjective n’est pas directement accessible à l’observation mais est directement corrélée aux deux autres composantes.

Comment évaluer les émotions des animaux ? Exemple d'une recherche chez les ovins

Dans le cadre d’une recherche à l’INRA, Alain Boissy et son équipe ont testé plusieurs situations afin de choisir une situation déclenchant un processus d’évaluation chez les ovins [2]. L’étude, présentée ici, vise à étudier les interactions entre :
- le rythme cardiaque
- les réactions comportementales
- la composante subjective de la réaction émotionnelle.

Deux groupes d’ovins participent à cette étude. Le dispositif expérimental est constitué d’une auge dans laquelle les ovins viennent se nourrir et derrière laquelle un panneau à carreau bleu et blanc peut tomber soudainement. Le premier groupe d’ovins n’est pas prévenu lorsque le panneau tombe tandis que dans le deuxième groupe d’ovins une lumière verte s’éclaire avant la chute du panneau bleu.
La figure 1 ci-dessous met en évidence que la réponse de sursaut et l’augmentation du rythme cardiaque sont significativement plus élevées dans le groupe d’ovins non prévenus de la chute du panneau bleu. Ainsi, la réponse émotionnelle des ovins à des événements soudains dépend de leur possibilité d’anticiper l’événement.

Figure 1 : Réponses comportementales et physiologiques des ovins face à un événement soudain suivant leur possibilité d’anticipation


Ces premiers résultats permettent de mettre en évidence que les ovins ressentent des émotions.
La théorie cognitive des émotions suggère que les émotions résultent de la combinaison d’évaluations (nouveauté, soudaineté, correspondance aux attentes, norme sociale…). L’évaluation qui conduit au processus émotionnel dépend des capacités cognitives qui varient entre les espèces et même les individus au sein d’une même espèce. On peut donc légitimement s’interroger sur la similarité qualitative entre les émotions humaines et animales, voire au sein même d’une espèce. Il existe d’ailleurs encore un débat en psychologie humaine sur le nombre d’émotions de base (colère, peur, dégoût, bonheur, tristesse, ou encore surprise, mépris, honte, joie, confiance…). Néanmoins, il est aujourd’hui admis scientifiquement que nombre d’animaux ont, comme les humains, des états émotionnels négatifs et positifs.

Les états émotionnels par définition sont brefs. Ils affectent un état plus durable chez l’individu : son humeur et donc in fine son bien-être [3]. Cet état psychologique durable oriente lui aussi le seuil de déclenchement des émotions. Par exemple, l’anhédonie se définit comme une absence d’émotions positives et se retrouve associée à l’état psychologique de dépression. Les chercheurs travaillent également sur l’animal pour comprendre les états dépressifs.
En élevage, les facteurs favorisant une évaluation positive des événements par les animaux peuvent être privilégiés afin d’améliorer le bien-être animal :
- anticipation d’événements positifs par la mise en place d’un milieu confortable, d’une relation homme-animal positive
- enrichissement « cognitif » du milieu
- prévisibilité et contrôle de son environnement.

Références utilisées

 

[1] Veissier,I., Aubert, A. & Boissy, A. (2012). Animal welfare: A result of animal background and perception of its environment. Animal Frontier, 2(3), 7-16
[2] Boissy, A., Arnould, C., Chaillou, E., Colson, V., Désiré, L., Duvaux-Ponter, Greveldinger L., Leterrier, C., Richard, S., Roussel, S., Saint-Dizier, H., Meunier-Salaün, M.C., Valance, D., 2007. Emotions et cognition : stratégie pour répondre à la question de la sensibilité des animaux. INRA Prod. Anim., 20(1), 17-22.
[3] Boissy, A., Manteuffel, G., Jensen, M.B., Moe, R.O., Spruijt, B., Keeling, L.J., Winckler, C., Forkman, B., Dimitrov, I., Langbein, J., Bakken, M., Veissier, I., Aubert, A., 2007. Assessment of positive emotions in animals to improve their welfare. Physiology & Behavior 92, 375-397.