II. Facteurs susceptibles d'intervenir dans l'état de bien-être

Pour caractériser scientifiquement le bien-être animal, différents concepts ont été avancés, sans qu'aucun ne fasse véritablement l'unanimité au sein du monde scientifique. Plusieurs définitions, plusieurs facteurs cherchant à l'objectiver, plusieurs méthodologies d'évaluation ont été proposés.

1. Les critères sanitaires et la performance de production

Dans le passé, vétérinaires et agriculteurs envisageaient le bien-être de l'animal au travers d'aspects physiques et corporels. Dans cette approche, les critères sanitaires utilisés pour évaluer le bien-être animal varient selon le type de production et indiquent le plus souvent une combinaison de facteurs défavorables : par exemple, une prévalence élevée de boiteries dans un troupeau de vaches laitières peut résulter de sols en mauvais état dans l’aire d’exercice, d’un couchage inadapté et de nombreux facteurs liés à la conduite d’élevage. Ces critères sanitaires peuvent être complétés de critères qui indiquent une variation des performances de production, par exemple une dégradation de la note d’état corporel, une baisse de production de lait, une croissance réduite. Les critères sanitaires ou de production sont plus facilement repérables lorsque le problème est important ou lorsqu’il concerne beaucoup d’animaux dans le troupeau : ce sont donc des critères qui peuvent être plus tardifs et moins sensibles que le comportement. Ces critères peuvent néanmoins être évalués de façon objective à partir des informations présentes dans les documents de suivi de l’élevage, par exemple le taux de mortalité du troupeau consigné dans le registre d’élevage ou le taux de cellules du lait des résultats du contrôle laitier, ou les données du bilan sanitaire. Les critères de production sont cependant complexes à évaluer car les performances zootechniques varient en fonction du potentiel génétique de l’animal et peuvent être compensées par d’autres éléments de conduite. Ainsi, le bon niveau de production des animaux ne garantit pas pour autant un niveau de bien-être élevé dans le troupeau. Il ne veut pas dire que l'état mental de l'animal n'est pas affecté.

2. De la douleur et la souffrance aux émotions positives

Historiquement, durant la seconde moitié du XIXe siècle, les mouvements de protection de l'animal se sont attaqués aux souffrances infligées à l'animal et ont été soucieux du mal-être de l'animal.
Certains chercheurs [1] proposent d'ailleurs d'envisager le bien-être de l'animal au travers de la limitation de la souffrance ou de la douleur. Respecter le bien-être de l'animal reviendrait alors à éviter son mal-être.
La douleur implique une émotion désagréable, associée à un dommage tissulaire réel ou potentiel. Elle peut aussi avoir des origines psycho-somatiques ; il n'y a alors aucune lésion tissulaire bien que l'individu ait la perception d'une douleur physique.
La douleur suppose de la part de l'être vivant la possibilité d'"exprimer" un vécu émotionnel. Si elle est reconnue chez les oiseaux et les mammifères, elle est aussi démontrée chez des invertébrés comme la pieuvre ou chez certains crustacés [2]

agneaux effrayés

Douleur et souffrance sont souvent assimilées dans le langage courant. Cependant à la différence de la douleur, la souffrance suppose une conscience des phénomènes douloureux. Elle ne suppose cependant pas nécessairement une agression physique. L'anxiété peut résulter d'un mal-être à l'égard du milieu dans lequel l'animal se trouve.

Qu'est-ce-qui permet de prétendre que certaines espèces animales ont une douleur ou une souffrance et d'autres non ? Le cortex peu évolué chez les poissons laissait à supposer qu'il ne peut pas ressentir de la douleur du fait de l'absence de néocortex. De récents travaux [3] conduisent pourtant à montrer qu'il peut ressentir un mal-être. Il est même avancé que le vécu de la douleur chez des animaux au cerveau moins complexe que le cerveau humain (sans nécocortex) est plus intense par absence de phénomènes de régulation.
Si il est difficile d'avoir des preuves irréfutables que l'animal souffre, en Suisse, la commission fédérale d'éthique pour la biotechnologie dans le domaine du non-humain a émis des recommandations d'ordre moral dans l'utilisation des poissons considérant qu'aucune recherche ne montre une absence de sensibilité à la douleur.

La douleur et la souffrance qui peuvent conduire à l'expression de sentiments ou d'émotions négatives doivent-elles cependant être les seuls critères du bien-être animal ? En d'autres termes, le bien-être animal se limite-t-il à l'absence de mal-être ?
L'animal peut-il aussi exprimer des émotions positives ? C'est ce que considèrent Grandin et Johnson [4]. Pour ces auteures, l'animal ressent sept émotions , émotions qui font partie du système émotionnel de tous les mammifères : trois d'entre elles génèrent du mal-être : la colère, la peur, la panique, et les quatre autres du bien-être : le désir sexuel, le soin, le jeu et la curiosité, le plaisir. Le bien-être de l’animal ne se limiterait donc pas à la seule absence d'expression d'émotions négatives.
En considérant l'état affectif de l'animal, des chercheurs [5] proposent de caractériser le bien-être animal par le concept de qualité de vie. La qualité de vie de l'animal est déterminée par la balance globale entre les sentiments et émotions plaisants et non plaisants durant la vie de l'animal. Les expériences affectives qui font l'objet d'évaluation par l'homme peuvent relever de la nutrition, de l'environnement, de la santé, de la possibilité d'exprimer des comportements (qui traduisent l'ennui, ou la frustration) ou encore de l'état mental (tel que les effets mentaux résultant d'une sensation de faim ou de soif). La mesure de la qualité de vie fait l'objet de nombreuses difficultés car elle suppose de lister toutes les manifestations affectives dans la vie de l'animal, de peser la valeur de chacun d'entre eux en fonction de l'importance en termes de survie, ou d'urgence, et de pondérer leurs poids en fonction de l'animal considéré. La notion de qualité de vie a cependant l'intérêt de penser le bien-être de l'animal dans la durée et de dépasser les seuls moments où l'animal risque d'être en situation de souffrance.

3. Le coping : pouvoir répondre à ses besoins

L'approche considérant sentiments et émotions comme les éléments clefs du bien-être animal a l'intérêt de prendre en compte aussi bien les aspects physiques que mentaux du bien-être. Le problème est cependant de l'impossibilité d'accéder à l'expérience subjective de l'animal

Par ailleurs, un être vivant peut ne pas avoir d'émotions négatives tout en étant en situation de mal-être (lorsque par exemple, il est affecté par certaines maladies, ou si il présente une incapacité à croître ou à se reproduire). D'autres approches sont alors avancées pour tenter de caractériser le bien-être animal, envisagé au travers des possibilités que l'animal a pour "coper" avec son environnement, c'est-à-dire de pouvoir répondre à ses besoins et de maintenir ainsi une stabilité mentale et corporelle [6].
Le comportement peut être à ce titre un indicateur précoce d’une éventuelle dégradation du bien-être. Par son comportement, l’animal peut indiquer la bonne adaptation ou l’inadaptation des conditions d’élevage. Mais le comportement peut être aussi considéré comme un moyen pour l'animal de s'adapter. Les stéréotypies peuvent être ainsi envisagées tout aussi bien comme l'indicateur d'un mal-être que d'un moyen de lutter contre ce mal-être.

A titre d'exemple, le comportement de lever ou la position couchée des vaches laitières est un indicateur reconnu du bon réglage des logettes. A l’arrivée en salle de traite, des comportements de refus d’avancer peuvent indiquer la présence d’un obstacle visuel sur le circuit. Les comportements oraux du veau permettent de mesurer les effets du mode d’alimentation. La principale difficulté est de choisir l’indicateur comportemental adapté, et de bien connaître les déterminants de ce comportement. Les comportements des animaux entre eux (comportements sociaux) sont également des indicateurs de la qualité de leur environnement : ainsi, des coups répétés entre animaux autour des zones d’alimentation peuvent révéler une situation de compétition pouvant être liée à un manque de places à l’auge. Les travaux expérimentaux ont pu mettre en relation le comportement des animaux avec des variations physiologiques mesurées notamment à l’aide de dosages sanguins, urinaires ou salivaires. Ces variations (augmentation de la fréquence cardiaque, des corticoïdes sanguins ou salivaires par exemple) traduisent des mécanismes physiologiques d’adaptation liés au stress, mais elles sont difficiles à réaliser en élevage et complexes à interpréter. Depuis les travaux de Grandin pour l’American Meat Institute en 1991, l’usage des indicateurs comportementaux s’est développé dans différents audits à visée appliquée. Les glissades ou les chutes ont été également valorisées dans le cadre d’outils d’auto-évaluation de la qualité du transport ou d’abattage. Quel que soit le type de mesure, l’observation du comportement des animaux nécessite une formation préalable pour produire des informations de qualité, reproductibles et répétables.

4. Des conditions de vie naturelles

Dans cette approche, l'animal devrait pouvoir vivre en accord avec ses attitudes et comportements naturels [7]. Une telle approche conduit à questionner l'environnement naturel où l'animal a évolué. Cependant, les caractéristiques du bien-être sont-elles les mêmes pour des animaux domestiques que pour leurs ancêtres sauvages ? Comment le processus de domestication les influence-t-il ?

5. La relation homme-animal

L'analyse du bien-être animal peut aussi passer par l’analyse de la relation homme-animal. En effet, la relation entre l’humain et l’animal est à la fois un facteur de risques pour le bien-être animal mais aussi le résultat du bien-être ressenti par l’animal durant ses expériences de situations ou d'interventions qui supposent la relation avec l’homme. Le comportement de l’éleveur dans les situations quotidiennes d’élevage ou durant les interventions impacte fortement sur la réactivité de l’animal. Il est cependant encore peu utilisé dans les outils portant sur l’évaluation en élevage, et peut rencontrer des freins à son utilisation par certains éleveurs car il remet en question leurs propres pratiques. L’analyse des pratiques relationnelles entre l’homme et l’animal apparaît toutefois comme un facteur de progrès important pour augmenter le bien-être des animaux.

Finalement, si l’animal nous donne son « point de vue » sur la façon dont il perçoit son environnement à travers son comportement, son état sanitaire, ou les variations de paramètres physiologiques, l'interprétation de ces éléments peut être difficile en raison des multiples facteurs entrant en ligne de compte et des phénomènes d’adaptation ou de régulation existants. Le bien-être est un concept multidimensionnel et complexe qu’il parait illusoire de réduire à une liste universelle de critères. Le nombre et la diversité des critères qui sont mobilisés dans les travaux scientifiques pour objectiver le bien-être animal traduisent la difficulté d'avancer une théorie unitaire. Le choix des critères d'évaluation n'est pas neutre et des désaccords marqués ponctuent les propos tenus dans les colloques et les articles de recherche.

Si le bien-être animal peut être en partie objectivé, il est aussi en partie le résultat d'observations réalisées par un humain qui interprète ce que ressent un non-humain. L'éleveur a donc à ce titre une position clef dans la prise en compte du bien-être de ses animaux : il est en contact avec eux, il les observe, ce qui constitue une activité à part entière de son métier. Est-ce que ceci le prédispose à une bonne observation du bien-être des animaux ? En d’autres termes, est-il un observateur privilégié pour évaluer l’état de bien-être de ses animaux ? La qualité de ses observations est fortement associée à la posture empathique qu'il peut témoigner. Il s'agit d'une part d'interpréter le comportement de l'animal en évitant un anthropomorphisme naïf qui le conduirait à projeter sur l'animal des spécificités strictement humaines, tout autant qu'une minimisation d'un animal qui serait alors conçu comme un objet.

Références utilisées


[1] Chapouthier, G. (2010). La douleur sous l'angle de l'évolution des espèces. In J.L. Guichet (Ed.), Douleur animale, douleur humaine, données scientifiques, perspectives anthropologiques, questions éthiques. (pp. 230-243). Versailles : Quae.
[2] Magee, B. and Elwood, R. W. (2013). Shock avoidance by discrimination learning in the shore crab (Carcinus maenas) is consistent with a key criterion for pain. J. Exp. Biol. 216, 353-358.
[3] Sneddon, L.U, Braithwaite, V.A., & Gentle, M.J., (2014). Do fishes have nociceptors ? Evidence for the evolution of a vertebrate sensory system.
[4] Grandin, T., & Johnson, C. (2009). Animals make us human. Creating the best life for animals. New York : Mariner Books.
[5] Mc Millan, F.D. (2005). The concept of quality of life in animals. In F.D. Mc Millan (Ed.), Mental Health and well-being in animals, (pp. 183-200). UK : Blackwell Publishing.
[6] Broom, D.M. (2008). Welfare assessment and relevant ethical decisions: key concepts. Annual Review of Biomedical Sciences, 10, 79-90.

Pour aller plus loin

Relation homme animal

Emotions des animaux

Fiche technique du RMT BEA

BEA physiologie du stress