Évolution de l'éthologie

Les approches méthodologiques que les éthologues choisissent de mettre en œuvre sont révélatrices de leurs conceptions de l'animal.

La difficulté d'imaginer que l'animal pense conduit les éthologues, dans un premier temps, à s'intéresser au mécanisme du comportement et à ses déterminants mesurables [1]. Les tenants d'une approche behavioriste, dont Pavlov en est un des illustres précurseurs, posent l'animal comme un être assujetti à son environnement. Ils éliminent toute référence mentaliste et envisagent la construction du psychisme inféodée à des associations stimulus-réponse. Ils font fi de la question de l'intentionnalité, de la pensée chez l'animal, et d'une éventuelle subjectivité. Lorsque Thorndike [2] envisage l'intelligence animale, c'est pour en nier l'existence, l'animal n'ayant d'autres choix que de procéder au hasard.

Konrad Lorenz avec ses oies

Konrad Lorenz [3], connu pour les études qu'il mena sur les oies, se fonde, au contraire des béhavioristes, sur l'innéisme des comportements. En d'autres termes, les comportements sont dits instinctifs, d'origine génétique. Lorenz considère que même les comportements de l'homme ne sont pas modifiables à merci par l'apprentissage, et il va jusqu'à faire l'hypothèse que des programmes innés représentent les droits de l'homme. L'animal est conçu comme un être assujetti à ses gènes. Au même titre que les béhavioristes ont pu l'être, les tenants d'une conception innéiste seront fustigés par les tenants de la psychologie animale, par leur refus de prendre en compte les états subjectifs de l'animal [4].

La querelle entre la prépondérance de l'inné et de l'acquis n'a jamais permis à l'un des bords de produire des arguments définitifs. Actuellement, de nombreux éthologues tentent de réconcilier les tenants de l'inné et ceux de l'acquis, du béhaviorisme et du naturalisme. Ils reconnaissent l'existence de comportements innés et acquis, ces derniers étant fondés sur des réflexes conditionnés et des actes appris. Ils considèrent difficile de séparer ce qui relève de l'acquis et de l'inné.

tique

Von Uexküll [5], un des fondateurs de l'éthologie dite phénoménologique, réinterroge la notion de sujet au travers de sa théorie de "l'Umwelt", qu'il illustrera au travers de l'exemple de la tique (son Umwelt se réduisant à trois signes perceptifs, l'acide butyrique dégagée par un mammifère, les poils du mammifère, et les parties de peau dénudée, qui conduisent à trois actes, ou signes actantiels, la chute sur l'animal, la déambulation et la perforation de la peau). Il fonde sa réflexion sur le rapport entre l'animal-sujet et son milieu de vie et élabore le concept d'univers subjectif, "l'Umwelt", monde spécifique d'action et de perception d'une espèce donnée, à quoi elle donne sens. En positionnant l'animal comme sujet ayant un mode d'intériorisation singulier des éléments de son environnement,

il s'inscrit contre les visions mécanistes des béhavioristes. Il réintroduit l'autonomie de l'organisme dans son milieu. Se fondant sur une vision systémique, il conçoit l'animal comme sujet en relation avec son environnement, avec les éléments qui lui font sens. Cette nouvelle conception de l'animal-sujet s'avère heuristique et conduit notamment à l'émergence de l'éthologie cognitive.

Griffin [6] et les tenants de l'éthologie cognitive questionnent les mécanismes internes qui régissent les comportements animaux. En interrogeant l'existence et le fonctionnement de la pensée animale, ils remettent à l'honneur la subjectivité de l'animal, mettent en cause une vision mécaniste de l'apprentissage des comportements aussi bien que la vision purement innéiste des tenants de l'approche de Lorenz. L'éthologie cognitive considère l'animal comme ayant des représentations construites qui font appel à la mémoire et aux émotions. Elle questionne les formes d'intentionnalité ou de conscience chez les animaux. Elle envisage l'animal comme potentiellement sujet, sujet pensant et présentant une conscience, même si il ne s'agit pas nécessairement de la conscience de soi. Cette conception de l'animal n'est pas sans faire l'objet de controverses au sein du monde scientifique et prend le risque d'envisager l'animal de manière unitaire.
Si l'existence d'émotions chez l'animal semble désormais acquise, la présence d'intelligences qui se traduiraient par une capacité à raisonner et faire des inférences causales, par des aptitudes à résoudre des problèmes, par la faculté de compter, d'imiter chez certaines espèces, d'avoir un langage, comme l'homme, fondé sur des signifiants et des signifiés ne fait pas toujours consensus selon l'animal considéré [7]. Le fait d'attribuer à certains primates et mammifères, l'existence d'une conscience (une conscience de soi, une conscience de la mort, une intentionnalité), d'une protoculture au travers d'apprentissages par imitation [8], d'une morale, notamment avec des capacités à l'empathie [9] est controversé. Des concepts qui n'appartenaient qu'aux sciences humaines font pourtant leur entrée en éthologie, telle que celui de « personnalité », résultante de la génétique et de l'expérience lors du développement du sujet conscient [10].

[1] Vauclair, J., & Kreuzter, M. (Eds.) (2004). L'éthologie cognitive. Paris : Ophrys de la maison des sciences de l'homme.
[2] Thorndike, E.L. (2000). Animal intelligence. New Brunswick, NJ : Transaction Publishers.
[3] Lorenz K. (1984). Les fondements de l'éthologie. Paris : Flammarion.
[4] Renck, J. L., & Servais, V. (2002). L'éthologie. Paris : Points Sciences.
[5] Roitlab, H.L., & Meyer, J.A. (Eds) (1995). Comparative approaches to cognitive science. Cambridge, MA: The MIT Press.
[6] Griffin, R.D. (1976). The question of animal awareness : Evolutionary continuity fo mental experience. New York  : Rockefeller University Press.
[7] Christen, Y. (2009). L'animal est-il une personne ?. Paris : Champs Sciences.
[8] Lestel, D. (2001). Les origines animales de la culture. Paris : Champs Essais.
[9] Waal (de), F. (2009). L'age de l'empathie, leçons de la nature pour une société solidaire. Paris : Les Liens qui libèrent.
[10] Boissy, A., & Erhard, H. (2014). How studying interactions between animal emotion, cognition and personality can contribute to improve farm animal welfare. In T. Grandin & M.J. Deesing (Eds), Genetics and the behavior of domestic animals. (pp. 81-113). Academic press.