Les conceptions de l'animal aux XVII et XVIIIe siècles

Nous proposons de questionner le statut de l'animal au regard de la notion de sujet. Nous considérons en effet que l'introduction du bien-être animal, notamment dans les systèmes d'élevage, conduit à inscrire l'animal non plus dans sa seule valeur instrumentale mais à l'interroger comme un être vivant. Nous réduirons notre analyse aux conceptions véhiculées aux XVIIe et XVIIIe siècles, conceptions qui irriguent encore les débats actuels sur la question du bien-être animal.

L'animal, objet sensible

Une des ruptures généralement mentionnée dans les ouvrages, qui traitent de la question animale, s'inscrit dans l'émergence de la conception de l'animal-machine. Attribuée à Descartes pour certains, aux cartésiens plus dogmatiques que leur maître pour d'autres, quoi qu'il en soit, cette conception a marqué et marque encore les sciences de la vie, fondamentales et appliquées.

Dans sa lettre au marquis de Newcastle de 1646, Descartes [1] avance deux arguments majeurs pour justifier que l'animal ne soit pas un sujet au même titre que l'homme. Le premier relève de l'absence de langage, le second de son imperfection qui en fait un être mortel contrairement à l'humain.

Bien que l'animal ne soit pas un sujet pour Descartes, celui-ci ne nie pas pour autant sa sensibilité mais l'assimile aux autres phénomènes physiques [2]. Il verrait plutôt l'animal comme objet certes, mais comme objet sensible.

Si Descartes considère l'homme similaire à l'animal, ça n'est qu'au travers de ses caractéristiques physiques. « Je pense que tous les corps sont faits d’une même matière, et qu’il n’y a rien qui fasse la diversité entre eux, sinon que les petites parties de cette matière qui composent les uns, ont d’autres figures, ou sont arrangées autrement, que celles qui composent les autres ». L'homme se distingue de l'animal par l'existence de la pensée qui fait de lui un sujet, non soumis à ses passions, c'est-à-dire à sa nature.


L'animal, objet machine


Si Descartes compare l'animal à une horloge ou à une machine, il lui reconnaît cependant des passions et l'envisage comme être sensible. Noël Malebranche [3] dénie quant à lui tout sens à l'animal. On lui connaît cette réplique après avoir donné un coup de pied à un chien : « et quoi, ne savez-vous pas que cela ne sent point ? ». L'automaticité de l'animal est posée a priori et de façon dogmatique, toute sensibilité de l'animal est déniée.

L'animal, sujet pensant, moral et responsable

Dans sa lettre au marquis de Newcastle, Descartes s'opposait explicitement à la conception de Montaigne de l'animal. Montaigne [4] le considère proche de l'homme. Il prête aux animaux une capacité à raisonner, à faire des choix, au même titre que l'homme : « Il n'y a point d'apparence d'estimer, que les bestes facent par inclination naturelle et forcée, les mesmes choses que nous faisons par nostre choix et industrie. Nous devons conclure de pareils effects, pareilles facultez, et de plus riches effects des facultez plus riches ». Il dote l'animal du langage. L'homme a la parole, mais la parole n'est, selon lui, qu'une des manières du langage et le langage appartient à tous les animaux. Finalement pour Montaigne, il n'y a partout qu'une même nature sous des aspects différents.
Si ses propos sont parfois anthropomorphiques, un des intérêts majeurs de sa réflexion est d'attaquer l'anthropocentrisme, déniant à l'homme d'interpréter le monde et de permettre ainsi de questionner la place du sujet dans la relation de l'homme à l'animal. Au contraire de Descartes un siècle plus tard, il considère la raison comme nuisible à l'homme, responsable de ses errances et de sa barbarie. L'animal devrait pouvoir lui servir de modèle pour retrouver son unité dans la nature.

Montaigne va ainsi jusqu'à faire prévaloir une supériorité de l'animal eu égard à sa moralité : « La presomption est nostre maladie naturelle et originelle. La plus calamiteuse et fragile de toutes les créatures c'est l'homme, et en même temps la plus orgueilleuse. Elle se sent et se voit logée ici parmi la bourbe et le fient du monde, attachée et cloüée à la pire, plus morte et croupie partie de l'univers, au dernier estage du logis, et le plus esloigné de la voute celeste, avec les animaux de la pire condition ».


L'animal, objet souffrant


De la conception cartésienne de l'animal-machine, s'en suivra une polémique sur « l'âme des bêtes » de la moitié du XVIIème jusqu'au siècle suivant. Si notamment Rousseau [5] se démarque de Descartes quant à sa conception de l'animal, c'est pour mettre en avant la sensibilité de l'animal. Tout en lui concédant une âme, il maintient la métaphore de l'animal-machine, un système automatique inféodé à la nature, sans aucune liberté véritable, sans réflexion ni perfectibilité. Si pour Rousseau, l'animal peut avoir des pensées immédiates, il ne peut pas avoir de pensées sur le plan des idées générales. Rousseau met plutôt en avant l'animal sensible, vulnérable, souffrant, et donc objet de droits en vue de le protéger.

Les quelques exemples précédents sont un reflet partiel des controverses qui sous-tendent la question de la conception de l'animal d'un point de vue philosophique aux XVII et XVIIIe siècles, controverses qui méritent d'être mises en regard des controverses actuelles sur l'animal.

[1] Descartes (1937). Lettre au marquis de Newcastle. In Œuvres et lettres. (pp. 1254-1257). La Pléiade.
[2] Pignataro, A. (2005). Le lien entre sensibilité et pensée dans la critique de l'automatisme animal de Descartes : Bayle, La Mettrie, Maupertuis. Les cahiers antispécistes, 26.
[3] Fontenay (de), E. (1998). Le silence des bêtes. Paris : Fayard.
[4] Gontier, T. (2007). Intelligence et vertus animales : Montaigne lecteur de la zoologie antique. Rursus, 2, Zucker Arnaud.
[5] Guichet, J. L. (2006). Rousseau, l'animal et l'homme. L'animalité dans l'horizon anthropologique des Lumières. Paris  : Le Cerf, coll. « La nuit surveillée ».