I. Histoire de la prise en compte du BEA

Si la notion de bien-être animal émerge dans les années 1960 en Europe dans un contexte d'industrialisation de l'élevage, l'expression d'une compassion à l'égard de l'animal n'est pas nouvelle. Elle est à comprendre en lien avec le contexte sociétal et les activités tissées entre l'homme et l'animal. Les manifestations et les controverses à l'égard de la condition animale jalonnent en fait depuis l'Antiquité toute l'histoire de l'humanité [1]. Aristote [2] considère que le but de l'animal est de vivre et d'avoir du plaisir, alors que celui de l'homme est de bien vivre et d'atteindre le bonheur. Si pour lui, l'animal domestique est au service de l'homme, Plutarque critique la disproportion du tort qu'il lui est causé (à savoir la mort) par rapport au bien visé, à savoir le seul plaisir culinaire [3]. La cruauté à l'égard de l'animal est condamnée comme comportement ni naturel, ni nécessaire par les épicuriens, et non conforme à la raison pour les stoïciens. Dans les temps bibliques, il est interdit d'infliger des douleurs inutiles, d'avoir des comportements sadiques à l'égard des animaux. Au Moyen Âge, bien que l'animal soit considéré ne pas avoir d'âme, il est, selon St Thomas d’Aquin, strictement interdit d’avoir des comportements cruels à son égard [4], ce qui n'empêche pas l'Inquisition d'instaurer des procès à l'égard des animaux. Si la brutalité et la cruauté à l'égard de l'animal sont dénoncées par des philosophes ou des religieux jusqu'aux XVI et XVIIe siècles, c'est, semble-t-il, moins le souci de protéger l'animal qui est en jeu que celui de protéger l'homme. Faire du mal à l'animal, c'est potentiellement devenir cruel envers nos propres congénères. La question relèverait donc moins du bien-être de l'animal que de la moralité de l'individu [5].

distribution de chapeaux aux chevaux (1887)

Ce qui est nouveau au XIXe siècle est le souci moral et altruiste de ne pas faire souffrir l'animal et l'institutionnalisation de ce souci dans des structures associatives [6], telles en France la Société Protectrice des Animaux créée en 1846 ou dans des mesures régaliennes, telles que la loi Grammont en 1850. Cette dernière précise que « sera puni quiconque aura exercé publiquement et abusivement de mauvais traitements envers des animaux domestiques ». Plusieurs raisons peuvent être invoquées. Depuis la seconde moitié du XVIIIème et durant le XIXème, le fort accroissement des animaux domestiques en ville et en campagne et la forte augmentation de la consommation de viande en ville associée à des acheminements plus nombreux du bétail justifieraient le souci de lutter contre les cruautés qui y étaient associées [7]. Par ailleurs, tout au long du XIXème siècle, plusieurs disciplines scientifiques apportent des informations nouvelles sur l’animal et contribuent à une évolution de son statut. Le fort développement de l’éthologie avec l’étude du comportement animal conduit à une interpellation croissante des pouvoirs publics sur la cause animale créant ainsi un contexte favorable à une meilleure prise en compte de l’animal. A cette époque, ce n'est pas directement l'élevage qui est incriminé. Le président de la SPA, H. Blatin, attaque plutôt une utilisation du cheval qu'il considère non morale. Il incrimine les charretiers « devenus violents et sans pitié par le mauvais exemple, et parce que le propriétaire du cheval exige, le plus souvent un travail excessif ». Lorsque le cheval ne peut plus travailler, il est livré aux sangsues (élevées à des fins médicales), au cirque ou à la guerre. Il s'attaque aux courses de chevaux qui conduisent à des trafics et des supercheries : « les courses en Angleterre donnent lieu aux plus basses intrigues, à des friponneries, à des actes criminels : ce sont des charlatans qui prônent un cheval n'ayant aucune valeur, (…) ce sont des entraîneurs, des jockeys qui rendent des chevaux malades, qui les empoisonnent avec de l'arsenic, qui les engourdissent avec l'opium ». Il critique les modes d'abattage et de transport et les conditions d'attente sans manger ni boire des bovins, ovins ou porcins. Ce n'est qu'à la marge qu'il critique certaines pratiques comme l'utilisation du joug par les cornes qui ébranle le crâne des bœufs, le peu de soin donné aux animaux de rente, et l'indigence des méthodes utilisées. « Près d'un quart des animaux qui nous donnent leur forces périssent avant l'age, par suite du défaut de soins ou de nourriture, par excès de travail, ou par l’incurie du maître qui appelle trop tard le vétérinaire pour les soigner (…). ». Les conditions de logement des animaux d'élevage sont jugées insalubres : « entasser les animaux dans d’étroits réduits où ils subissent, suivant la saison, l'humidité, le froid, l'excès de chaleur, où l'air est injecté par leurs déjections, où ils manquent d'une bonne litière, d'une nourriture suffisante, saine, conforme à leurs goûts, à leurs besoins, c'est leur infliger une souffrance permanente, qui altère leur santé ». Il s'insurge contre des modes de production jugés révoltants comme l’engraissement des oies et canards, des bœufs et des porcs « qui souffrent de la conversion partielle en masse de graisse, de sang qui engorge les poumons ».

couverture du livre de Ruth Harrison

La question du bien-être de l'animal fait l'objet de nouvelles mesures législatives en Europe et en France à partir de 1976, dans un contexte sociétal différent. Le législateur remet en cause l'évolution industrielle de l'élevage depuis les années 50. Ainsi, dans la convention européenne du 10 mars 1976 sur la protection des animaux dans les élevage, la notion de bien-être animal, officialisée par le conseil de l'Europe, est centrée sur l'absence de souffrance et sur les besoins physiologiques et comportementaux de l'animal, le respect du bien-être animal devant s'appliquer tout particulièrement « aux systèmes modernes d’élevage intensif ». C'est vraisemblablement le livre de Ruth Harrison « Animal machines », publié initialement en 1964,  aurait conduit à prendre en compte le bien-être de l’animal dans le champ des systèmes industriels de production. [7]

Harrison y critique en effet tout particulièrement les systèmes d'élevage des veaux et poulets de batterie. Au travers de son livre, elle aurait influencé la prise en compte du bien-être des cochons, veaux et poulets dans l'élaboration de mesures législatives européennes condamnant les pratiques industrielles d'élevage délétères pour l'animal [8]. Les crises successives du veau aux hormones (au début des années 80), l'épidémie d'encéphalopathie spongiforme bovine à partir de 1986, la contamination de poulets et de porc à la dioxine au début des années 2000 contribuent à développer une suspicion des consommateurs à l'égard de conditions de production qui ne respectent plus l'environnement et qui se font au détriment du bien-être des animaux et de la santé humaine. Le souci du bien-être de l'animal s'observe aussi au travers de l'évolution du statut de l'animal dont la sensibilité est reconnue. La loi dite « Loi nature » de 1976 considère que « l’animal étant un être sensible, il doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce ». Ce texte est relayé par le Code rural de 1979 qui stipule dans l’article 214.1 qu’« il est interdit d’exercer de mauvais traitements envers les animaux domestiques ». Au niveau européen, des Directives européennes relatives à la protection animale définissent progressivement de nouvelles normes pour améliorer la prise en compte du bien-être animal dans différents secteurs de production.

Le bien-être animal devient un objectif général de l'Europe en étant intégré dans le traité de Lisbonne relatif au fonctionnement de l'Union Européenne du 13 décembre 2007. Comme le souligne l'article 13, « lorsqu'ils formulent et mettent en œuvre la politique de l'Union dans les domaines de l'agriculture, de la pêche, des transports, du marché intérieur, de la recherche et développement technologique et de l'espace, l'Union et les États membres tiennent pleinement compte des exigences du bien-être des animaux en tant qu'êtres sensibles ».

Pour aller plus loin

évolution des définitions du bien-être animal
évolution de l'éthologie
les conceptions de l'animal au XVII et XVIIIe siècle
évolution du statut juridique de l'animal
de la sensibilité à la sentience

Fiches techniques du RMT BEA

fiche veaux boucherie
fiche gavage canards
fiche truies gestantes
Fiche poussins

Références utilisées

[1] Baratay, E. (2012). Le point de vue de l'animal. Paris : Seuil.
[2] Aristote (1957. Histoire des animaux. Paris : Vrin.
[3] Jeangène Vilmer, J.B. (2009). Éthique animale. Paris : Éthique et philosophie morale, Puf.
[4] Montagner, H. (2007). L'enfant et les animaux familiers. Enfances et Psy, 35, L'enfant et l'animal. (pp. 15-34). Paris : Erès.
[5] Thomas, K. (1983). Dans le jardin de la nature. Paris : Bibliothèque des histoires.
[6] Fontenay (de), E. (1998). Le silence des bêtes. Paris : Fayard.
[7] Burgat, F. (2001). La demande concernant le bien-être animal. Le courrier de l'environnement, 44, 56-69.
[8] Broom, D.M. (2011). A history of animal welfare science. Acta Biotheor 59, 121-137.
[9] Dawkins, M.S. (2013). Why we still need to read animal machines ?. In R. Harrisson, Animal machines. (pp. 6-13). Boston : Cabi.